Rev Med Suisse 2011;7:2458a-2459a
Une certitude : nous sommes bien loin d’en avoir fini avec cette tendance au grand flou qui caractérise notre époque dès qu’un risque sanitaire pointe à l’horizon. A fortiori quand le risque n’est pas manifeste mais simplement envisageable, redouté, postulé. Bertrand Kiefer traitait il y a peu dans ces colonnes (Rev Med Suisse 2011;7:2208) du bisphénol A, l’un des plus beaux feuilletons sanitaires aujourd’hui en cours d’écriture. Feuilleton ou affaire ? Affaire ou scandale ? Le Monde du 29 octobre ne s’embarrassait guère de nuances qui, à ce propos, évoquait[1] «un scandale sanitaire mondial, potentiellement l’un des plus graves de la décennie écoulée». Bien évidemment tout est dans le «potentiellement» qui d’avance dédouane l’auteur. Que le scandale se constitue et l’on oubliera le potentiellement. Qu’il s’évanouisse et le terme sera là qui préviendra des éventuelles poursuites pour exagération médiatique d’un risque finalement non avéré.
Où en sommes-nous avec le bisphénol ? Ce perturbateur endocrinien est objectivement un gros agitateur. Il surfe sur les angoisses nées d’un environnement que certains perçoivent comme chaque jour plus inquiétant. Un environnement lourd de menaces pour leur intégrité physique et plus encore peut-être pour ceux qui leur sont proches ; à commencer par les plus petits. «Sentant venir ce scandale, voyant monter les plaintes concernant leur intenable passivité, certains pays commencent à agir, nous rappelait Bertrand Kiefer. La France a interdit le bisphénol dans les biberons dès 2010 et le bannira totalement dès 2014. L’Europe l’a déjà imitée pour les biberons. Le Canada aussi. De nombreux Etats des Etats-Unis s’inscrivent dans ce mouvement. Ce n’est qu’un début. Car il n’y a plus de doute : on ne pourra pas se contenter de proscrire le bisphénol des biberons, même s’il s’agit d’une urgence, les bébés étant une population particulièrement vulnérable à ses effets. A terme, le plus tôt possible, il faudra le supprimer de tous les contenants alimentaires.»
Est-ce si sûr ? Force est bien de constater aujourd’hui que rien n’est définitivement acquis, à commencer par une analyse scientifique homogène de la nature, de la réalité et de l’exacte portée des risques aujourd’hui encourus. L’Agence européenne de sécurité alimentaire (European Food Safety Authority ou Efsa) vient ainsi de faire savoir, crânement diront certains, qu’elle maintenait sa position – paradoxalement dite «de prudence» – quant à la toxicité chez l’homme de faibles doses de bisphénol A. Une position radicalement différente de celle qui a conduit la France, par voie législative, à programmer d’en interdire l’usage. Peut-être faut-il ici rappeler que le bisphénol A (BPA) est un composant chimique très répandu dans les boîtes de conserve et autres «cannettes» ; rappeler aussi qu’on le suspecte – sans pouvoir être affirmatif – de pouvoir, plus ou moins associé à d’autres substances de type «perturbateurs endocriniens», augmenter le nombre des cancers hormono-dépendants (comme ceux du sein et de la prostate).
Il y a quelques jours l’Efsa estimait que la transposition sur la santé humaine des effets du BPA à partir de données expérimentales recueillies sur des animaux de laboratoire ne permettait nullement de conclure à l’existence d’un risque avéré. Les experts de l’Efsa estiment ainsi aujourd’hui, comme ils l’estimaient déjà l’an dernier, que «des incertitudes subsistent quant à la pertinence éventuelle pour la santé humaine de certains effets associés au BPA à faibles doses observés chez des rongeurs».
«En ce qui concerne la majorité des effets possibles sur la santé, le groupe scientifique considère que la littérature récente ne contient pas de nouvelle information qui justifierait une modification de sa position telle qu’exprimée dans son avis de 2010», conclut ainsi l’agence basée à Parme.
Mais comme rien n’est simple et les enjeux assez considérables, l’institution européenne précise que son groupe d’experts n’a pas encore pu examiner «en profondeur la pertinence pour la santé humaine de certaines nouvelles études indiquant des effets toxicologiques associés au BPA, à de faibles doses chez les animaux». Un groupe de travail va donc être à nouveau mis en place pour analyser ces nouvelles études et émettre (en 2012 dit-on) son avis scientifique sur la question. Cette lecture européenne est notoirement différente de celle faite par l’Agence nationale française de sécurité alimentaire (Anses) qui recommandait, en septembre, de limiter l’exposition au bisphénol A des femmes enceintes et des enfants au vu des effets «avérés» chez l’animal et «suspectés» chez l’homme. Comment les membres du Parlement français ont-ils analysé la gradation de ce qui est expérimentalement avéré jusqu’à ce qui peut être suspecté (soit du reproductible à l’hypothétique, du certain au possible…) ? Toujours est-il qu’ils votaient, il y a quelques jours, l’interdiction totale du BPA pour tous contenants alimentaires à partir de 2014 et dès 2013 pour les produits destinés aux enfants de moins de trois ans.
Quant à l’avis de l’Efsa, il a aussitôt été dénoncé en France par la vigilante et militante association «Réseau environnement santé» qui accuse l’agence européenne de «continuer à nier la réalité écrasante des données scientifiques» ; données qui, selon elle, montreraient «à 96%» des «effets» du BPA sur les animaux comme sur les hommes.
A peine cette passe d’armes était-elle achevée que de nouvelles informations surgissaient sur le fil des agences internationales. Comme celle-ci, en provenance de Washington, sur les écrans nourris par l’Agence France-Presse : «Des personnes ayant consommé cinq jours d’affilée des soupes en conserve présentaient dans leurs urines un taux du composant chimique bisphénol A supérieur de 1,221% à celui de consommateurs de soupes fraîches, révèle une étude américaine. Cette étude, présentée comme "l’une des premières à quantifier le taux de bisphénol A dans le corps humain après ingestion de nourriture en conserve", a été publiée par des chercheurs de l’Université de Harvard dans le Journal of the American Medical Association du 23 novembre.
"Nous savons depuis un moment que consommer des boissons qui sont restées longtemps dans certains récipients en plastique dur accroissait la présence de bisphénol A dans votre corps, explique Jenny Carwile, l’un des co-auteurs de l’étude. Mais notre étude suggère que la nourriture en conserve pourrait être un sujet d’inquiétude plus important encore, surtout en raison de son usage très répandu". Le bisphénol A étant toutefois éliminé dans les urines, tout pic est dès lors considéré comme temporaire. Les chercheurs n’ont pas déterminé quelle quantité du composant restait plus longuement dans le corps après la consommation de ces conserves, soulignant qu’une nouvelle étude serait nécessaire pour le faire.»
Combien d’études encore à venir – et pour quels coûts – avant que le soleil de la raison perce le brouillard dans lequel nous sommes ? En attendant rien n’interdit aux jeunes mères de donner le sein (ou d’user de biberons en verre). Rien ne nous interdit non plus, en ce bel hiver débutant, de confectionner nos propres soupes, potages ou consommés ; et de les partager.
Publicité